«Les parties de la terre susceptibles d'être habitées, tant au Nord qu'au Midi, sont divisées en sept climats dont la grandeur est différente. Ils s'étendent en longueur de l'Occident à l'Orient depuis les isles nommées Djézâir él-Khâlidât ou Al-Jazâïr al-Khâlidât (les Canaries), d'où Bathalmyoùs él-Qloùdy (Ptolémée) a commencé à calculer ses degrés

Ibn Al-Idrizi (explorateur, géographe, botaniste et médecin arabe dans sa Géographie 1154)

 

Bien que l’archipel des Canaries semble avoir été «oublié» jusqu’à la fin du XIIIème siècle, il est probable que des audacieux ont tenté l’aventure de la navigation dans l’Atlantique, la Mer Ténébreuse. C'est le cas, en 1291, des frères Génois Vadino et Ugolino Vivaldi qui disparurent dans l’Océan au cours de leur voyage.

L’intérêt pour l’Atlantique et ses îles reprend en 1312 (date controversée), quand un autre Génois, Lanzarotto Malocello, dont on suppose qu’il recherchait les frères Vivaldi, débarque sur une île qui deviendra par la suite Lanzarote.

Le cartographe majorquin Angelino Dulcert produit, en 1339, un portulan (le plus ancien conservé) sur lequel apparaît l’île de Lanzarote marquée de l’écusson génois (croix rouge) ainsi que deux autres îles. Dans son livre De Canaria et insulis reliquis ultra Ispaniam in Oceano noviter repertis, Boccacce rend compte du voyage effectué en 1341 par Niccolò de Recco vers les Îles Canaries, pour le compte d'Alphonse IV, roi de Portugal; son texte comporte des notations d'un grand intérêt anthropologique sur les Guanches.

«L'année de l'incarnation 1341 furent apportées à Florence des lettres de marchands florentins résidant à Séville, datées du 15 novembre de l'année susdite, et qui contenaient les faits suivants. Elles disent que le premier juillet de cette année-là deux navires, affrétés, ainsi qu'un petit navire de guerre, par le roi du Portugal et pourvus par lui des provisions nécessaires à la traversée, partirent de la cité de Lisbonne et firent voile vers le large, avec un équipage composé de soldats florentins, génois, et espagnols ainsi que d'autres Espagnols, emportant en outre des chevaux, des armes et diverses machines de guerre construites pour prendre les cités et les places-fortes. Ils partaient à la recherche de ces îles que nous disons communément “découvertes”»...«Le Génois Niccolò de Recco, l'un des commandants de ces navires, interrogé, disait que depuis la cité de Séville jusqu'aux dites îles il y a presque neuf cent mille pas 3, mais que, depuis le lieu appelé aujourd'hui Cap Saint-Vincent, la distance est bien moins grande. La première des îles découvertes a presque cent cinquante mille pas de circonférence. Elle est entièrement rocheuse et forestière, mais abondamment peuplée de chèvres et d'autres animaux ainsi que d'hommes et de femmes nus, au genre de vie et aux usages frustes...De là cependant ils découvrirent devant eux une autre île formée de montagnes rocheuses extrêmement hautes, le plus souvent couvertes de nuages, où les pluies sont fréquentes. Mais par temps clair elle est très belle et ceux qui l'ont vue la croient habitée...Ils découvrirent en outre une autre île où ils ne descendirent pas car il s'y voit un prodige. Ils disent en effet qu'il y existe un mont dont la hauteur est estimée à trente mille pas au moins. On le voit de très loin et quelque chose de blanc apparaît au sommet. Et alors que toute la montagne est de pierre, ce blanc paraît avoir l'aspect d'une citadelle : ils pensent cependant qu'il ne s'agit pas d'une citadelle mais d'une roche très pointue qui semble surmontée d'un mât de la même hauteur que le mât d'un navire, auquel est suspendue l'antenne avec la voile de la grande nef latine creusée en forme d'écu, qui, tirée vers le haut, se gonfle de vent et se déploie largement. Et puis peu à peu on la voit tomber et de la même manière le mât, comme celui d'un navire, et enfin elle remonte et ainsi de suite;ceux qui ont fait le tour de l'île ont observé ce phénomène de tous les côtés. Croyant qu'il résultait d'incantations magiques, ils n'osèrent pas débarquer sur l'île.»

Giovanni Boccaccio : De Canaria et insulis reliquis ultra Ispaniam in Oceano noviter repertis (vers 1350)

 

En 1344, bien qu'aucun processus de conquête des Canaries ne soit  lancé, Luis de La Cerda (arrière petit fils de Alfonso X de Castille et de Louis IX de France), prince sans terre, reçut du pape Clément VI le titre de roi des îles Fortunées, (bulle Tue devotionis sinceritas) en échange de 400 florins d'or par an tirés des produits de la future conquête. Cette décision fut prise unilatéralement dans le cadre de la volonté papale d'inféoder les îles de l'Atlantique (îles d'Afrique) sur fond de rivalité espagno-portugaise pour la possession des îles Canaries. Ce titre fut contesté par Alfonso XI, roi de Castille et Afonso IV, roi du Portugal. Ne pouvant financer l’expédition, Luis de la Cerda ne mit finalement jamais les pieds dans son royaume.

Il y eu, de 1402 à 1496, plusieurs étapes dans la conquête des îles Canaries : la période seigneuriale conduite par des nobles normands, puis castillans (1402-1475) et la période royale, armée et en partie financée par les rois catholiques, Isabelle et Fernand (1478-1496).

Jean IV de Béthencourt, seigneur du pays de Caux et chambellan du roi de France Charles VI était le cousin de Robert de Bracquemont (Mosen Rubi de Bracamonte). Le roi d'Espagne Enrique III avait proposé à ce dernier, de partir à la conquête des Canaries (en récompense des services rendus lors des guerres contre le Portugal). Robert de Bracquemont chargea son cousin de cette tâche. En 1402, en compagnie de Gadifer de la Salle, Béthencourt annexa Lanzarote au royaume de Castille et fit reconnaître par Enrique III son titre de souverain des Canaries. En 1405, il annexa également Fuerteventura, puis El Hierro, mais échoua face aux Guanches lors de sa tentative de conquête de Gran Canaria et de La Palma. Par la suite, les Portugais disputèrent en vain les îles aux Castillans, qui étendirent leurs conquêtes en 1445, lorsque Hernán Peraza, l'un des prétendants à la charge de Béthencourt occupa La Gomera et en devint le seigneur.

Il fallut cinq ans aux troupes espagnoles de Juan Rejón, de 1478 à 1483, pour conquérir les deux royaumes guanches de Gran Canaria, celui de Gáldar, à l'ouest, et celui de Telde, à l'est. Les premiers succès espagnols sur Gran Canaria éliminèrent définitivement les Portugais de la conquête des îles et, dès 1479 (traité d'Alcaçovas, confirmé par la bulle Aeterni, édictée par le pape Sixte IV, le 21 juin 1481), les Canaries furent attribuées aux Rois catholiques, tandis que les autres archipels macaronésiens et, surtout, les côtes africaines revinrent au Portugal. L'archipel canarien deviendra alors le passage obligé de tous les conquistadores du Nouveau Monde.

En 1492, après avoir attendu un an la décision des rois catholiques, l'Andalou Alonso Fernández de Lugo, obtient la licence royale pour conquérir l’île de la Palma. Les Guanches étaient divisés en bandes (royaumes) de paix ou de guerre selon qu’ils collaboraient ou pas avec les envahisseurs. Malgré la résistance de Tanausu, roi de la bande de Acero, le conquistador parvint à ses fins en mai 1493 et obtint le titre de gouverneur de cette île.

Tenerife restait à conquérir. Les Guanches étaient divisées en neuf bandes, dont quatre de paix (Anaga, Güimar, Abona et Adejé) et cinq de guerre (Tegueste, Tacoronte, Taoro, Icod, Daute). En avril 1494, De Lugo débarqua une première fois dans le royaume de Taoro, puis à Añaza, (près de l’actuelle Santa Cruz). Après avoir en vain exigé de Bencomo, le chef des bandes de guerre, de se soumettre et d’embrasser la religion catholique, les deux armées se préparèrent au combat. Pris aux piège dans le Barranco de Acentejo et bien que supérieurs en nombre et en équipements, les Espagnols subirent à la fin du mois de mai 1494 une terrible défaite (la Matanza de Acentejo). Plus de 800 Castillans furent tués et De Lugo lui-même eut la mâchoire fracassée. Les envahisseurs durent se replier sur Gran Canaria.

Avec l’aide militaire et financière des seigneurs de Fuerteventura et Lanzarote ainsi que de La Gomera et El Hierro, De Lugo réorganisa son armée, débarqua de nouveau à Tenerife du coté de Santa Cruz en Janvier 1495 et renouvela les pactes de collaboration avec les bandes de paix guanches. Lors de la bataille dite d’Aguerre, en novembre 1495, dans les plaines de l’actuelle Laguna, De Lugo obtint la victoire. Bencomo y trouva la mort. Son fils, Bentor, continua la lutte jusqu’en décembre 1495 date à laquelle il se suicida pour ne pas subir l’humiliation de la reddition, après la défaite définitive des Guanches lors de la deuxième bataille d’Acentejo.

C’est le 25 juillet 1496 que De Lugo signe avec les dirigeants guanches survivants, l’accord dit «Paz de Realejos» qui met un terme à la conquête des Canaries.

En 1502, les guanches qui n’ont pas reconnu la domination castillane ont choisi Ichasagua comme roi de toute l’île, établissant la cour dans la forteresse naturelle de Roque del Conde (Arona). Ce dernier mencey fut assassiné par des Guanches favorables aux Espagnols.

 

Après 1496, le processus de colonisation des Canaries put se poursuivre avec son cortège d’humiliations du peuple conquis : esclavage, conversion forcée au christianisme, assassinat des résistants, spoliation des richesses du territoire comme un prélude à ce qui se passera dans les Caraïbes et en Amérique Centrale et du Sud.