Il était une fois, il y a très longtemps, un monde dont la vie économique et la vie culturelle étaient entièrement liées à la mer méditerranée, la mer au milieu des terres, la Mare Nostrum des romains. Ce monde finissait, à l'Ouest, aux Colonnes d'Hercules (les rochers Calpe, sur la rive de l'Ibérie ou Hispanie et Mons Abyla sur la rive de la Lybie, ancien nom de l'Afrique du nord-ouest). Au delà, c'était l'inconnu. La frayeur et l'inquiétude que procurait aux peuples cette "Mer Ténébreuse" est à l'origine des mythes, des légendes, des histoires merveilleuses de Dieux, de héros, de monstres, de terres extraordinaires.

 

Ainsi les Grecs et les Romains parlaient-ils de Jardins des Hespérides, des Iles des Bienheureux, des Iles Heureuses, des Champs Élysées et … de l'Atlantide avec Platon en 355 av J.C.

 

Mais le paradoxe de l'inconnu est d'affrayer et en même temps d'attirer. Ainsi en 700 av J.C., les Phéniciens auraient dépassé les Colonnes d'Hercule, entre 610 et 595 av J.C., le pharaon égyptien Necao II aurait patronné une expédition dans l'Atlantique piloté par le carthaginois Hannon. Il est probable que ces aventuriers aient rencontré les Canaries. Ainsi, au 1er siècle av J.C., le roi de Mauritanie Juba II envoie t-il une expédition dans les îles de l’Atlantique.

Mais ce sont les écrits de Strabon (Ier siècle av J.C.) et de Plutarque (IIème siècle av J.C.) qui sont sans doute les plus pertinents et les plus fiables, dans cette première période de l'Antiquité.

 

«Ajoutons que les îles des Bienheureux sont situées à l'extrémité occidentale de la Maurusie, à la rencontre de laquelle semble s'avancer en quelque sorte l'extrémité correspondante de l'Ibérie: or, si l'on réputait lesdites îles Fortunées, cela n'a pu tenir qu'à leur proximité d'une contrée aussi réellement fortunée que l'était l'Ibérie.»

Strabon Géographie Tome I Livre I

 

«...Étant parti de là, il passa le détroit de Gadès, et tournant à droite, il prit terre en Espagne , un peu au dessus de l'embouchure du Bétis, lequel, se déchargeant dans la mer Atlantique , donne son nom à la partie de l'Espagne qu'il arrose. Il y rencontra des mariniers qui arrivaient tout récemment des îles Atlantiques. Ce sont deux îles séparées l'une de l'autre par un espace de mer fort étroit, et éloignées de l'Afrique de dix mille stades.
On les appelle les îles Fortunées. Les pluies y sont rares et douces; il n'y souffle ordinairement que des vents agréables, qui, apportant des rosées bienfaisantes, engraissent la terre, et la rendent propre non-seulement à produire tout ce qu'on veut semer ou planter, mais aussi à donner spontanément des fruits en assez grande suffisance pour nourrir, dans l'abondance et le bonheur, un peuple qui passe sa vie à ne rien faire, exempt de peine et de souci. Le climat de ces îles est pur et sain, grâce à la température des saisons qui ne sont point sujettes à des variations trop brusques : les vents du nord et de l'est, qui soufflent de notre continent, affaiblis par leur course immense, se dissipent dans une vaste étendue, et ont perdu toute leur force avant d'arriver à ces îles. Les vents de mer, tels que ceux du couchant et du midi, y apportent quelquefois de petites pluies menues ; mais le plus souvent ils n'y versent que des vapeurs rafraîchissantes, qui fécondent insensiblement la terre. De là cette ferme créance, qui a pénétré jusque chez les barbares mêmes, que ces îles renferment les champs Élysées, et le séjour des âmes heureuses célébré par Homère. Sertorius, à ce récit, conçut un merveilleux désir d'aller habiter ces îles, et d'y vivre en repos, affranchi de la tyrannie et de toutes guerres.
..»

Plutarque Vie des hommes illustres - Tome III : Vie de Quintus Sertorius

 

Dans la seconde période de l'Antiquité, entre le Ier et le IVème siècle ap J.C., des auteurs grecs et romains apportent des précisions sur les îles Canaries.

Il s'agit de Pomponius Mela (Corographie,43 ap JC), de Pline l'Ancien (Histoire Naturelle 23-79 ap J.C.), de Claude Ptolémée, qti place d'ailleurs le premier méridien dans les îles Fortunées ou Hespérides (Géographie 100-178 ap J.C.), et d'Arnobe de Sicca (Contre les Gentils 240?-327? ap J.C.).

 

Bien que, communément, l'Antiquité prenne fin en 476 ap J.C. (fin de l'Empire Romain d'Occident), il faut citer Isidore de Séville dont l’œuvre Etymologies donne une description courte mais intéressante des îles Canaries.

 

«Fortunatarum insulae vocabulo suo significant omnia ferre bona, quasi felices et beatae fructuum ubertate. Sua enim aptae natura pretiosarum poma silvarum parturiunt; fortuitis vitibus iuga collium vestiuntur; ad herbarum vicem messis et holus vulgo est. Vnde gentilium error et saecularium carmina poetarum propter soli fecunditatem easdem esse Paradisum putaverunt. Sitae sunt autem in Oceano contra laevam Mauretaniae, occiduo proximae, et inter se interiecto mari discretae »

Isidore de Séville Etymologies Livre IV

 

«Les îles Fortunées se trouvent dans la grande mer, du côté de la main gauche, près de la limite de l'Occident, mais sans s'éloigner beaucoup en mer. Isidore dit dans son XVéme livre, qu'on leur a donné le nom de Fortunées parce qu'elles abondent de tout, comme blés, fruits, herbages et arbres. Les païens croient que c'est le paradis, à cause de la douce chaleur du soleil et de la fertilité de la terre...»

Sabin Berthelot Histoire naturelle des îles Canaries Tome 1

 

Pour «conclure» ce chapitre sur les Canaries dans l'Antiquité, il faut préciser que les Romains ont pu visiter l'Archipel entre le Ier siècle av J.C. et le IVème siècle ap J.C. Des amphores romaines ont notamment, été retrouvées sur le littoral canarien.

 

Enfin, des populations berbères venues du nord de l'Afrique ont colonisé les Iles Canaries, s'y sont développées et y ont évolué à partir du VIème siècle av J.C. (datation de la Cueva de Los Guanches Icod de los Vinos Tenerife).

Ce sont les Guanches, premiers habitants de l'Archipel, qui feront l'objet du prochain article.